MOI, LE CINÉMA,

LA NOTION D’EXPÉRIMENTAL, LA PRÉTENTION D’AVANT-GARDE, LES DANGERS DE L’IDÉOLOGIE ET LA NECESSITE D’OUVERTURE DANS LA PRATIQUE POLITIQUE

AVERTISSEMENT :

Ce texte en appelle d’autres. Que d’autres personnes écrivent ce qu’ils pensent et que le débat naisse. En parlant du cinéma au négatif, au risque de paraître rétrograde, conservateur, voire un parfait imbécile, j’ai délibérément pris le parti de la provocation pour que surgisse des questionnements, une réaction salutaire… De toute façon, je m’arroge le droit du poète de dire ce qu’il veut, dans la forme qu’il veut ! Enfin malgré mon âge de sagesse… bientôt la cinquantaine, toujours bien vive est ma révolte qui n’en finit pas de hurler !

„...Le but de l’écriture c’est de porter la vie à l’état d’une puissance non personnelle...“ Gilles Deleuze, in Dialogues avec Claire Parnet Flammarion 1977

PARTIE 1 : JE HAIS LE CINEMA !

„… ne faut-il pas commencer par se haïr lorsque l’on doit s’aimer ?...“
Friedrich Nietzsche in „Dithyrambes a dionysos“, édition des philosophies complètes de Gallimard 1974

Oui, j’ai presque honte de vous l’avouer, à vous, amoureux du 7eme Art et faiseurs de films, mais voila, je ne peux ignorer qu’il y a quelque chose de “pourri au royaume” du 7eme Art et cela depuis ses prémices. Le cinéma est une puissance despotique !

Incrustez-vous dans ces salons d’aristocrates ou les lampes merveilleuses fascinent une assemblée de “sang bleu” en mal de sensations fortes. Faites vous peur en surprenant des promeneurs marcher la tête en bas avec la camera obscura de Giambattista Della Porta. Brûlez quelques sorcières… Puis débarquez entre les 19eme et 20eme siècles pour observer la kyrielle de portraits de ces vaniteux bourgeois prenant des poses hiératiques, fiers, le menton haut, engoncés dans leurs habits du dimanche, ridicules pour la postérité !

Enfin, peut-être avez-vous ressenti un peu de nostalgie lorsque que vous contempliez la décomposition du galop d’un cheval dans le zoopraxiscope d’Eadweard Muybridge ? Mais n’y a t’il pas quelque chose qui vous dérangeait dans cette nouvelle façon de reproduire la réalité ? Est-ce que je regarde un cheval ? Tant la grâce, le mystère, la magie, la puissance et finalement la liberté que pouvaient inspirer la vision réelle et la présence physique de l’animal, tout cela disparait dans le découpage saccadé de l’ingénieux photographe !

Désormais, le monde devient analytique, scientiste. Et ce n’est pas “L’arrivée d’un train dans la gare de la Ciotat” et les autres films des frères Lumière qui me feront penser autre chose. Recherches techniques pures, arrogance bourgeoise, volonté de puissance, écrasement, effroi. Voila le cinéma.

Depuis que l’image est affaire de plaques argentiques ou de pellicules, l’homme ne cesse de manger du réel, il l’emprisonne dans sa petite boîte noire, il l’expose, l’analyse, le redéfini et fini par réduire le monde dans une dimension objective. Il réduit tout dans un mouvement à sens unique qui me fait penser à ces petites ballerines mécaniques qui tournent pour un temps d’émerveillement et qui finissent toujours par nous décevoir en épuisant la force de leur ressort ! Avec l’arrivée du cinéma, la vue devient le principal sens de référence et cela au détriment de l’odorat, de l’ouie, du toucher, du goût,… du rêve. L’homme en l’observant par le filtre de ses objectifs en arrive a ne plus vraiment sentir le monde. Pour moins le vivre ?

Et puis, l’humanité n’arrête plus de se fasciner à sa propre image. Elle zoome sur un oeil, une bouche, une main, la peau ; elle cadre, recadre et décadre ; elle s’admire ou se dénigre ; elle impose de nouveaux standards de beauté ou de laideur. Du coup, ne sommes nous pas devenus plus complaisants ou plus méchants envers nous-mêmes, moins attentifs à notre environnement, moins tolérants envers nos différences, plus passifs aussi ?

Et même les chefs d’oeuvres m’apparaissent comme délétères. Laissez-moi vous raconter deux expériences personnelles que j’ai plutôt mal vécues et qui m’ont profondément troublées : Je sors de “La cité des femmes” de Federico Fellini, je suis hagard, blanc comme un linge, certes, j’ai adoré le film, mais physiquement, je suis à bout, comme en descente de LSD (heureusement que je n’ai pas vu Salo de Pasolini sur grand écran !) ; je ne sais plus dire bonjour aux gens que je croise, je ne sais plus ou je suis, je suis écrasé… Expérience très proche avec “My Beautiful Laundrette” de Ken Loach, j’ai tellement vécu en empathie avec ce couple d’homosexuels de la banlieue londonienne, que je ne sais plus qui je suis, ce que je peux ou veux faire… J’ai douté de ma propre sexualité pendant plusieurs jours !? Suis-je homo ?

Mais peut-être est-ce une bonne chose que l’art bouleverse le réel ? Viole nos sens ? Pour finalement, briser nos repères, démolir nos carcans et faire bouger le vivant !

Le cinéma est une arme puissante et ceux qui l’inventent, le fabriquent et le font progresser la voudraient plus redoutable encore ! Les recherches d’Abel Gance, ces jeux d’optiques, le triptyque de son “Napoléon”,… l’arrivée du parlant et les drames simplicistes qui débarquent avec le discours, l’uniformisation du langage aussi, la disparition des accents… La couleur,… le cinémascope,… le Dolbysound en quadriphonie… Aah ! l’inflation des sub-bass dans la ville de Los Angeles au milieu du XXIeme siècle dans le “Blade Runner” de Ridley Scott, et aussi dans le “Matrix” des frères Chachowski, pour ne pas citer l‘“Avatar" de James Cameron avec son relief, euh,… en relief !

Tout est fait pour vous envelopper, vous enserrer dans une inexorable tenaille vous n’avez plus d’espace libre, le film veut imprégner vos corps, impressionner vos têtes, vous hypnotiser, vous mettre hors de vous pour que vous soyez prêts à avaler la bonne sauce bien grasse, miam ! That’s all folks !

L’ennui c’est que les petits appareils à sous - qui passaient des petits films pour quelques cents – se sont vite transformés en grosses baraques à fric (prononcez barrraque à frrrites ! je suis belge après tout!). Depuis ses origines, l’industrie du cinéma se met au service des puissances financières et des puissances despotiques : Griffith, Vertov, Eisenstein, les films de la Ufa allemande, John Ford… Mais je délire, il est temps que j’en finisse, avec ma petite histoire du cinéma, non sans une dernière pensée pour ce pauvre Erich Von Stroheim qui tenta désespérément de protéger ses copies de “Greed” en résistant dans une maison retranchée aux assauts de cerbères mafieux, armés de mitraillettes “camembert” et à la solde de puissants producteurs… Et encore Luis Buñuel s’exilant au Mexique après avoir été traité comme une merde par les blancs gringos d’Hollywood qui le prenaient pour un immigrant de ce même Mexique…

Stop ! Vous savez, nous savons qu’il existe un autre cinéma, un cinéma plus intime, hors des circuits financiers et industrieux, un cinéma de passionnés, un cinéma d’amour…

PARTIE 2 : LE LÉOPARD ET LE CINÉMA EXPERIMENTAL !

Quand adolescent, j’étais aux Beaux-Arts, il m’est arrivé de vouloir dessiner un léopard. Mais je n’en avais jamais vu de ma vie, sauf bien entendu sur la peau jaune-orange tachetée de noir qui couvrait l’inamovible couvre-chef de notre Maréchal-Président Joseph-Désiré Mobutu Sese Seko et aussi quelques reproductions photographiques dans des magazines comme Life, Geo, Nature,…

Mais j’étais atteint par un mal sournois et implacable que je nommerais : „syndrome de pureté dans le mythe de la création“. Je me refusais catégoriquement d’observer et de reproduire toute autres formes qui ne seraient pas directement issues de ma mémoire ou de mon imagination. Et qu’on ne me parle pas d’oeuvrer d’après photo ! Tricherie ! Trahison ! Tu veux dessiner un lion ? Sois lion ! Tu veux dessiner un cheval ? Sois cheval ! Tu veux dessiner un canon ? Sois canon ! etc.

Mes profs étaient consternés. Désespérément et en perdant patience souvent, ils tentaient de m’inculquer que le dessin, la peinture, etc. sont des métiers qui s’apprennent et que la science infuse, ça n’existe pas. Mais je croyais dur comme fer a la pureté de l’artiste et j’étais borné…

Il s’est passé de nombreuses années avant que je n’abdique et finisse par accepter de recopier pour apprendre. Reconnaître que, plus je visionnais, m’émerveillais, m’interrogeais et reproduisais des léopards, plus je comprenais et ressentais le fauve et donc, plus il m’était facile de sortir, de créer mon propre léopard.

Plusieurs jours par semaine, nous avions cours de croquis d’après nature. De nombreux modèles venaient poser pour nous durant de longues heures d’immobilité silencieuse. Et quand nous n’avions pas de modèles, nous dessinions tout ce que pouvait happer nos regards : un camarade, une table, une chaise, le plumier, le bic, une bouteille, notre main gauche… et aussi par-delà la fenêtre le marronnier géant qui trônait dans la cour… Et puis nous recommencions, les modèles, les camarades, les tables, les plumiers, les verres, l’arbre…

Nous avions aussi un cours spécifiquement dédié à la perspective. Nous essayions de saisir celle-ci en croquant le plus rapidement possible un assemblage de formes de plexiglas colores et transparents, carrés, rectangulaires, triangulaires, isocèles, ronds, etc. La répétition de cet exercice assommant nous permit cependant d’acquérir une perception quasi instantanée des formes et de l’espace.

Après quelques années de pratique quotidienne, nos yeux devinrent si prompts à comprendre les contours d’un objet, le galbe d’un visage, l’allure générale d’un corps, les distances et les profondeurs spatiales que notre vision du monde s’en trouvait complètement assujettie à cette géométrie despotique ! Et nos mains ne tremblaient pas, sans hésitation, elles glissaient lestement sur n’importe quel support pour restituer d’un trait assuré tout ce qu’il nous plaisait de reproduire.

Cette apparente facilité forçait l’admiration des autres, ceux qui n’étaient pas aux Beaux-Arts, ceux qui ne connaissaient pas notre „truc“ ; qui ignoraient les longues heures de dur labeur, la somme de papiers chiffonnés, déchirés et jetés a la poubelle, la rage et le dépit qu’ils nous avaient fallu traverser pour en arriver là. Facile !

„Expérimenter, c’est imaginer !“ s’exclame Nietzsche dans Aurore (1881).
Certes… Mais avant d’imaginer, il faut que l’esprit soit en état d’éveil et qu’il rêve aussi, qu’il rêve éveillé en quelque sorte, exactement comme les enfants,… qu’il soit libre. Mais pour être libre notre esprit ne peut ignorer sa substance, sa matière vivante, son corps. Il a besoin de beaucoup de l’oxygène, du sang rouge, des désirs, de l’amour et de la toute puissance que peut lui offrir son corps.

Quand l’esprit et le corps s’épousent et s’harmonisent, se renforcent et s’exponentialisent, (si vous m’autorisez ce néologisme emprunté aux mathématiques!) alors, peut-être, est-on en mesure d’imaginer et pourquoi pas d’explorer de nouveaux territoires, d’expérimenter.

Entendez-moi ! Je n’ai jamais prononcé les mots : „Un esprit sain dans un corps sain !“ Dieu me damne ! Que chacun s’arrange avec sa tête et son sac de viande ! Que chacun trouve son truc. Certains iront courir, d’autres prendront de la blanche, écouter de la bonne musique, silence, etc. On s’en tape ! Mon propos n’est pas sentencieux et encore moins moraliste. Non, je parle d’un état propice à l’imaginaire, à la fabrication d’un rêve, d’une puissance qui permet l’acte, le geste juste…

Soyons un peu francs avec nous-mêmes et posons nous les questions : Sommes nous des inventeurs, des chercheurs, des expérimentateurs ? Ou ne sommes nous juste que de joyeux tâcherons qui nous amusons avec nos petites boîtes noires, nos grosses machines et leurs délicats bidules, nos loupes, nos objectifs et nos produits chimiques aux effets parfois si grisants ?…

Moi, je sais que je suis un dilettante dans le cinéma expérimental, un joyeux tâcheron donc. Et quand je dis joyeux, je sens que ça va en faire rire certains ! Et je vous l’avoue sans honte que je suis et que je resterais sans doute toujours un débutant en matière de cinéma. Tant les problèmes d’optiques, de chaleur de lumière et toutes ces techniques me sont étrangères et pour vous le dire plus crûment : m’emmerdent ! je n’y entrave que dalle !

Pourtant, je ressens de plus en plus de joie à faire des films, a les développer, à jouer avec leurs formes, leurs couleurs, leurs matières et leurs espaces… leurs sons aussi… Application, régularité et surtout plaisir me semblent essentiels… Quoique l’on fasse d’ailleurs et qui peut dire si, avec beaucoup de pratique, au bout d’un certain temps, je ne deviendrais pas… léopard !?

Quoiqu’il advienne, on ne s’improvise pas grand fauve, comme ça ! Jusque là, j’étais poète, danseur, musicien, acteur, toxicomane, musicien,dépressif, médiocre cuisinier, mais… Cinéaste ?

Un jour, mon amie K. m’a fourré dans les mains une petite NIZO toute simple. Elle m’a aussi offert quelques Kodachromes (et oui, snif) et elle m’a lancé : „Vas-y, filme !“ Et j’ai saisi la balle au bond…

J’ai d’abord filmé les gens qui m’étaient proches puis j’ai pris des images d’enfants, pleins d’enfants ! Et puis, des objets, des murs, des bâtiments,un arbre… Des paysages éphémères qui défilaient par les vitres glacées du train…

Puis je me suis enhardi, j’ai voulu prendre le soleil, saisir la lune, surprendre les lumières de la nuit et encore, capturer des enfants, réfléchir des miroirs, diffuser l’ombre, voler des reflets dans les vitrines ou devenir cette poussière qui plane dans un rayon doré !

Mais, comme je l’ai déjà dit, je suis nul en technique. Ignorant a peu près tout sur tout, ne sachant rien sur rien ! Rien, sur les ouvertures du diaphragme, rien sur les temps de pause, rien. Tiens ? Qu’est-ce que ça veut dire ASA ?

C’est à peine si, sur ma petite Nizo, je cliquais sur position soleil à l’extérieur et sur ampoule à l’intérieur… Parfois quand même, je tachais de régler le point en évaluant la distance… mais pas toujours ! J’ai donc rendu d’effroyables flous et ce n’était pas du cinéma expérimental !

En bref, j’ai essayé plein de trucs, fait plein de conneries et commis moultes sottises… Parfois, j’ai sorti des images que je trouvais belles,souvent, NON !

Mais je n’ai jamais filmé n’importe quoi ! J’ai toujours voulu comprendre, ressentir et partager quelque chose avec mes prises de vue : une sensation, une idée, la sensation d’une idée, une impression,… la lumière… noire… vide… amour… vertige… gris… lumière… sens.

J’ai été aiguillonné par de „vrais pros“ du cinéma. Ils m’encourageaient, me conseillaient, m’apprenaient des trucs (ceux que mes facultés me permettaient de comprendre!) et souriaient discrètement de mon enthousiasme, de mes égarements, de mes résultats !

Tandis qu’eux sortaient des images inouïes à l’aide de techniques inédites ou pas, mais toujours avec patience, précision et… plaisir. Enfin pas toujours, j’ai aussi assisté à quelques tristes plantages, mais bon, on s’y remet, hein ? J’ai vu ces artistes produire et projeter des films superbes, pleins de beautés sensuelles et de sens.

Mais alors que ces gens expérimentaient, jonglaient littéralement avec la caméra, la pellicule, la chimie, les machines, les projecteurs, etc., cherchant toujours et trouvant parfois la façon juste pour atteindre un résultat précis, et qu’ils s’intéressaient au travail des autres aussi et découvraient de nouveaux procédés tout en discutant avec passion de cinéma, moi… je jouais.

Ce qui est déjà quelque chose ! D’autant que dans chaque discipline artistique ou je me suis plongé, je n’ai jamais senti la nécessité d’atteindre un travail „fini“. Je dirais même que j’ai un problème avec le travail „fini“. Attention ! je ne suis pas un apologiste du travail bâclé, non je déteste ça ! Les quidams qui vous présentent leurs oeuvres faciles, un peu jolies, un peu intelligentes et qui n’explorent pas en profondeur les possibilités qui s’ouvrent à eux !? Ces gens là, me mettent hors de moi, j’ai carrément envie de leur casser la gueule ! Euh ! je m’emporte. Je ne deviendrais pas un peu moraliste la ? Bon, il y a ceux qui s’amusent sans prétention et c’est bon… et puis il y a ceux qui sont imbus de leur vide et ça, ça m’insupporte !

Ce que je voulais dire c’est que moi, j’aime les brouillons, les fragments non polis, les formes en devenir… Il s’agit de suivre le mouvement d’une sensation diffuse, saisir un éclat de vie, de l’accompagner, plutôt que de l’emprisonner dans un concept accompli. J’ai toujours connu ce problème avec la finition, lorsque j’achève un „objet art“ et que je tente de le parfaire, de le fignoler, j’ai l’impression de le trahir, de le figer, de le tuer. Les personnes qui ont eu l’occasion de travailler avec moi ont toutes été surprises et certaines franchement agacées par ce „handicap“.

Cela fait plus de 5 ans que je filme, lorsque ma NIZO est morte de sa belle mort, sur une brocante, je me suis dégoté une CANON 514X (avec Macro!) et puis une amie m’a prêté une NIZO 814, etc. Quand Kodak a cessé de produire et développer les Kodachromes, je suis passé à l’ektachrome 100D et aussi la TriX N.B. et j’ai donc du apprendre à développer mes films. Révélation ! Sans mauvais jeu de mots, mon plaisir de faire des films s’en est trouvé décuplé, centuplé, etc.

Vous souvenez-vous de la première fois ou vous vous êtes retrouvés dans l’obscurité totale pour enrouler votre pellicule sur une spire ? Moi, j’avais une frousse bleue ! D’ailleurs, j’ai complètement foiré, j’y suis resté plus d’une heure pour finalement casser mon film !

Je raconte cette anecdote pour que les novices ne commettent pas la même erreur que moi : on m’avait dit qu’il fallait que la spire soit impeccablement propre pour que la pellicule s’engage sans heurt dans le sillon de la spire. En élève docile, et donc un peu idiot, je nettoyais précautionneusement mes spires avant l’usage, je les séchais a l’aide d’un torchon, certes, mais il reste toujours un peu d’humidité dans les interstices, hein ? Et donc immanquablement mes pellicules finissaient par coller ce qui foutait le bordel ! Ce que mes mentors voulaient me dire c’est qu’il fallait ôter la poussière, prendre garde a ce qu’aucune crasse ne viennent gêner l’enroulage et encore qu’il fallait nettoyer la spire après l’usage… Mais avant ? Pas conseillé du tout !

Ceci dit, têtu et acharné comme je suis, je parvenais presque toujours à sauver mes films - j’en ai perdu assez peu finalement – je les glissais dans une poche en plastique noire et étanche et le lendemain je retentais –souvent avec succès – de re-enrouler mes bouts de pellicule.

Aussi, lorsque je croyais avoir correctement embobiner mon film et qu’à certains endroits, il collait, cela donnait souvent des résultats intéressants, des images apparaissaient bien nettes, puis disparaissaient ou se révélaient en surprenantes solarisations ! Mais évidemment toutes ces maladresses n’ont rien, mais alors rien à voir avec du cinéma expérimental !

Quand je contemple mon parcours et que je découvre aussi celui d’autres débutants, je me dis que les pratiques, les découvertes, les ratages,l’enthousiasme et les déceptions sont tous a peu près pareils et se reproduisent avec plus ou moins de bonheur pour chacun de nous.

Ainsi si nous nous appliquons avec ferveur et passion, nous finirons bien par découvrir et expérimenter ce que d’autres ont déjà conçu et réalisé depuis belle lurette ! N’est-ce pas ?

A notre époque, dans le domaine du support argentique, il y a très peu d’innovations, il me semble. Il y a bien ceux qui possèdent un langage singulier, une façon inédite de faire, de raconter ou de montrer leurs „choses“ ; Ou ces fabuleux maniaques du détail dont les époustouflantes prouesses techniques nous laissent pantois, en nous proposant une sorte de perfection plastique à la mécanique implacable et a l’humour parfois bien trempé ou encore ceux qui torturent, abîment ou crament leurs pellicules, qui améliorent, qui dopent littéralement la performance de leurs machines en les triturant, les martyrisant exprimant ainsi leur soif de briser les codes ce qui les amene parfois a déborder les limites de l’écran, de l’image elle-même, pour envahir la salle et… redécouvrir ainsi toute la magie de la lampe merveilleuse ! THE SHOW MUST GO ON !

Et vous ? Vous en êtes ou ? Vous faites quoi ? Dites moi s.v.p., je vous aime déjà ! Car finalement, la seule chose qui compte vraiment dans cette histoire de cinéma expérimental, c’est que chacun fasse ses propres expériences, procède avec son plaisir et ses propres desiderata, que chacun de nous vive son rapport intime avec la matière film…

„… Ne pas alourdir ses pensées du poids de ses souliers...“
André Breton in Nadja 1928

PARTIE 3 : MAIS QUI VEUT FAIRE PARTIE D’UNE AVANT-GARDE ?

Au risque d’encore en agacer beaucoup, voire d’en déprimer certains, j’estime qu’il est prétentieux et même plutôt incongru de parler d’avant-garde lorsqu’on travaille un medium - aussi merveilleux soit-il – en voie de disparition comme l’est, peut-être, la pellicule. Résistants, peut-être, mais pionniers d’une avant-garde ? Les années 50, 60, 70, avec des types comme Jonas Mekas, Kenneth Anger, Ben Russel, Pierre Clementi, Philippe Garrel, Jean Vigo, Jean Eustache… qui sais-je ? Et avant eux, Méliès, Dreyer, Murnau, Griffith, Buñuel,… (mais rassurez-vous je ne vais pas recommencer une histoire du cinéma) avec eux, oui, je comprends qu’on parle d’avant-garde, mais euh, nous ? Avec nos pellicules bien chères et quasi désuètes et nos instruments que l’on ne trouvent pratiquement plus que dans des boutiques de seconde main ou sur des sites de spécialistes ?

L’envie de vous provoquer me saisit ! Faisons-nous seulement de l’art ? Ou peut-être ne sommes nous que de bons petits artisans d’arrière-garde !!?? Est-ce mal d’être un bon petit artisan ? Ne vaut-il pas mieux être un artisan que de ressembler a une baudruche infatuée de sa rondeur pleine de vide ? Avant-garde ? Mais, mes bons amis, c’est un terme militaire ! Vous voulez partir au front comme éclaireur, c’est ça ? Alors apprenez que le terme d’avant-garde n’apparaît dans l’histoire de l’art que parce que le snobisme de certains artistes et surtout le flair de quelques critiques finauds ont repris le terme à leur compte pour faire avaler la sauce de leur petit plat ! Qu’on les foute au mitard ces mignons !

Je remarque que ça compte beaucoup, pour certains, d’apparaître comme à la pointe de la modernité, de se croire créateur ou plutôt de se désirer créateur de premier rang ; eux qui rêvent secrètement d’entrer par la grande porte dans cette fabuleuse et magique et divine grande HISTOIRE DE L’ART. Dès lors, loin mais très loin des préoccupations de l’artiste lambda, ces malheureux de génie suivent avec une angoisse répétée, toute les modes, tous les courants qui passent, anxieux qu’ils sont de rater le bon train de la dernière avant-garde… mais je vois que le peloton d’exécution est en place… Procédons !

Soyons un peu sérieux et puisqu’il nous faut parler d’avant garde vous constaterez avec moi que les mouvements qui révolutionnent nos vies et transforment le monde sont tous issus de la jeunesse. Ils ne peuvent naître que chez elle, c’est dans l’ordre des choses, c’est la nature, on n’y peut rien. C’est parce qu’elle vit plus intensément son temps, assimile naturellement les nouvelles technologies qui apparaissent avec lui et vit avec toute la puissance d’amour et de révolte l’époque qui lui appartient, qu’elle seule, la jeunesse, est capable d’actes nouveaux, de pensées nouvelles qu’on pourrait qualifier d’avant-garde.

L’avant-garde au début du XXIeme siècle, ce sont ces hackers qui piratent le réseau du Métro Bruxellois, ce sont ces artistes Croates que j’ai découvert a Zadar, qui revisitent la peinture des siècles passés en y ajoutant leur visage ou leurs petites touches d’ironies ; ils désacralisent tout, ils refont du Rembrandt, van Eyck, Matisse,… Oui, je sais Marcel Duchamps aussi, en son temps… Et en repeignant les mêmes peintures des anciens, peut-être expriment-ils l’impossibilité pour la peinture de se renouveler.

Ils commettent aussi des vidéos délirantes ou ils peuvent être n’importe qui, à n’importe quelle époque : Leonard de Vinci a Florence, Hitler dans son Bunker, ces ouvriers déjeunant assis sur une poutrelle en altitude lors de la construction d’une tour a New York (photo célébrissime), Jésus sur la croix, etc. Et tiens, eux aussi rêvent de piraterie, comme d’imposer un Joseph Beuys chantant sur tous les panneaux publicitaires des transports en commun de Bratislava ! „Myster Schnabel, is it you, is it really you ? woaw!!“ extrait de la vidéo Beuys Animosity de l’artiste Luka Hrgovic (que vous pouvez visionner sur Youtube)

L’avant-garde, c’est très certainement ce réseau des Anonymous qui attaquent des systèmes informatiques bien ciblés pour des raisons éminemment politiques ! Ce sont aussi ces artistes japonais, américains ou d’ailleurs dont le très impétueux sentiment de révolte pousse à se mutiler ou à agresser le public, très violemment… IRRÉVERENCE, SANG, VIOLENCE, PIRATAGE, ANONYMAT, VITESSE, RÉVOLTE, CYNISME, etc. La voila notre époque, la voila votre avant-garde.

Nos références sont très hétérogènes. Je voudrais encore citer en vrac quelques une des miennes, Cosey Fanny Tutti du groupe Throbbing gristel qui se mutile le clitoris sur scène à la fin des années septante : „Dont do as you told ! Do what you think !“, Ben Vautier qui se fracasse la tête contre les murs d’une galerie, Cobra, Antonin Artaud dans son discours contre dieu, et tous les surréalistes (Dali excepte), les dadaïstes, et avant eux, les impressionnistes, les symbolistes, les romantiques,…

Vous voyez, c’est facile. Vous voulez faire partie de l’avant-garde ? Soyez très jeunes et très beaux, soyez bourrés de talents et surtout soyez prêts à mourir pour vos désirs ! Easy isn’t ?

„… il est des mots utilisés pour dire tout et n’importe quoi qui, à trop servir deviennent calleux, avant de se constituer en langue de bois. Sont de ceux-la, culture, solidarité, différence, nation, communication, concertation,… on dirait même que, sous la pression d’une réalité dont l’excès consiste aussi à tout nommer se produit un épaississement de la texture du mot qui gagne l’ensemble de la langue jusqu’a lui donner de plus en plus quelque chose d’emprunté, dans tous les sens du terme...“ Annie Lebrun in Du Trop de Réalité ed. Stock 2000

Dans cet essai violemment critique envers tout ce qui liquide les sens et la vie dans notre monde global et marchand, Annie Lebrun exprime son exaspération devant la pratique systématique de nos medias à vider les mots de toute substance, de tout classifier aussi, de ranger, de caser tout dans des petites boîtes, de réduire lexique et concepts, histoire des hommes ou oeuvres d’art à de petites définitions simplifiées et simplistes, pour donner l’impression que tout est à la portée de tous, pour faciliter l’assimilation par tous de la pensée Unique, pour des raisons de propagande bien sûr, mais aussi pour des raisons de marketing, de publicité, pour vendre, quoi !

Si l’on n’y prend pas garde, des mots comme expérimental, avant-garde pourrait aussi faire partie de ces mots qui nous racontent beaucoup et pour ne rien dire du tout ! Notions vidées de leur sens, mots assassinés sur l’hôtel de l’ego ! Mots de publiciste, comme art, politique, désir, amour ?

Croyez-vous réellement que ces types qui passent des heures à filmer, à développer leurs images avec patience, minutie et avec la science énigmatique de l’alchimiste pour atteindre la précision d’un certain résultat et pas un autre, croyez-vous vraiment que ces types ont dans la tête des pensées du genre : „Je suis un cinéaste expérimental, je fais partie de l’avant-garde !“ ?

Bon, peut-être quand ils s’égarent et se branlent dans leur chambre solitaire, le soir chez eux… Mais je… Hors propos !

Pour conclure ce chapitre consacré à la notion d’avant-garde, je voudrais vous faire part de mon étonnement, de mon agacement en fait, face a la petite guéguerre qui semble perdurer chez certains de nous et qui confronte la vidéo digitale au film pellicule. Certes, il n’y a pas photo !

Les techniques et les résultats entre ces deux mediums sont absolument étrangers les uns des autres. En fait, ils sont si différents qu’ils ne jouent pas dans la même catégorie. La pellicule, c’est bien plus joli, la magie du grain, de la lumière… comme „la peinture a l’huile c’est bien difficile, mais c’est bien plus beau...“

Mais la vidéo correspond sans doute mieux à la substance de notre jeune siècle, ses pratiques sont plus légères, plus rapides, moins contraignantes. Il est moins improbable d’obtenir un résultat la nuit (sans trop se soucier de ses foutus ASA) Les résultats sont directement visibles sur ordinateur, ou sur moniteur télé, elle agresse moins l’environnement aussi, etc.

Evidemment que c’est, que ce serait, dommage que le support pellicule disparaisse et avec lui une manière de faire et donc d’être. Mais notre monde est ainsi, tout fout le camp ! Ils appellent ça le progrès…

En fait, la machine capitaliste a sans cesse besoin de créer de nouveaux jouets pour atteindre des consommateurs toujours plus nombreux et elle se fout bien que tel ou tel objet, ou manière d’être, tombent en désuétude et disparaissent ! En fait, ça l’arrangerait bien de simplifier le monde et d’effacer toutes les protubérances qui s’érigent en picots sur nos petites peaux résistantes…

D’ici peu, je prédis la disparition de la cigarette. Aah, la bonne cigarette que nous prenions avec un café bien noir assis bien au chaud dans un bar alors que la neige tourbillonnait glacée, au dehors. A la trappe ! D’ailleurs a New york, ils ont interdit de fumer dans la rue, c.q.f.d… Le téléphone fixe, il va survivre d’après vous ? La carte d’identité électronique, mais voyons une puce sous la peau ! Dans la ville de Liège en Belgique, les pouvoirs communaux ont déjà réussi le coup de force de taxer l’eau de pluie ! Ils disent que c’est pour financer l’épuration des eaux, pour des raisons écologiques donc ! Ah ! Annie comme tu as vu juste !

Bon, constatons quand même quelques éclaircies dans ce ciel plombé d’argent. Cela fait plus de dix ans qu’ils essayent de faire disparaître le livre papier et qu’ils n’y arrivent pas encore.

Applaudissons aussi le retour en force du vynil que les jeunes technos (d’avant-garde?) ont remis au goût du jour en le rendant indispensable lors des sets époustouflants de leurs D.Js. Il faut dire que l’industrie du disque nous a bien eu avec ces C.Ds soi-disant indestructibles… Piètre rendu sonore, obsolescence programmée… That’s capitalism !

Résistons, oui résistons, mais n’adoptons pas une attitude conservatrice et négative. A quoi ça sert d’être contre la nouvelle capote anglaise, le digital, l’informatique, Internet, les portables de quatrième génération et toutes ces innovations techniques ? Bon, ne nous faisons pas trop bouffer quand même, mais pouvons nous arrêter un train en marche ?

Si nous voulons sauver le pellicule, il s’agit de prouver au monde que notre outil est fantastique, irremplaçable et donc indispensable. Adopter une posture positive et démontrer avec force tout ce qui constitue les qualités propres de notre façon de faire du cinéma, élargir notre audience aussi et faire des émules… Mais je reviendrais sur ce sujet dans la partie suivante consacrée à la politique…

PARTIE 4 : LA PRATIQUE EXEMPLAIRE, LE PÉRIL IDÉOLOGIQUE, LA RÉALITÉ DANS LE BROUILLARD ET QUELQUES MODESTES PROPOSITIONS POUR UNE ACTION POLITIQUE CONCRÈTE.

„… On doit obliger les hommes à leur façon, non à la nôtre...“ G.C.Lichtenberg, extraits de ses cahiers d’aphorismes écrits dans la seconde moitie du XVIII siècle, in „Le Miroir de L’âme“ édition Jose Corti paris 1997.

Depuis quelques années, je participe en tant que bénévole aux diverses activités du cinéma NOVA. Pour ceux qui ne connaîtraient pas ce haut lieu de culture et de vie festive bruxelloise, je dirais que le cinéma NOVA est avant tout un cinéma, bien sûr, mais il est beaucoup plus que ça, c’est un endroit de rencontres, de débats, d’expositions, de concerts, de fêtes,…

Vous pouvez y aller boire un verre ou y manger un morceau sans vous sentir obligé d’aller y découvrir des films inédits, des films que les gros distributeurs ne veulent pas, ou plus, des vieux films, des avant-premières, des documentaires, des fictions, des films expérimentaux, des films d’auteurs, des films anonymes, des films pour enfants, des films de série B et même parfois après minuit une petite séance érotique…

Pour ceux qui serait intéressé, je vous propose le lien suivant, en anglais, qui vous fera découvrir le cinéma NOVA et qui devrait vous donner un aperçu assez large mais non exhaustif des activités que ce lieu propose :

http://www.nova-••cinema.org/?lang=en

Si je vous parle du NOVA, dans cette partie consacrée à la politique, c’est que cet endroit est exceptionnel ! Par la qualité de ses programmations bien sûr, mais surtout par l’exemplarité de son fonctionnement. Sa volonté d’ouverture envers toutes les communautés, tous les genres, tous les styles et autres sensibilités hétéroclites l’oblige à une perpétuelle régulation, remise en question collective pour que chaque personne qui en émet le désir puisse avoir accès à la parole ou puissent participer aux nombreuses tâches qu’exige le bon fonctionnement d’un tel lieu…

C’est cette exigence de rester le plus ouvert possible mais aussi la qualité de l’accueil, de l’écoute, la confiance et les responsabilités que l’on vous octroie d’emblée lorsque vous exprimez le souhait de devenir bénévole, qui m’ont d’abord surpris, puis séduits lorsque j’ai commencé à m’approcher, puis m’intégrer à l’équipe du NOVA.

Mais, jugez par vous-même, plutôt ! Lors d’un débat sur les problèmes d’espionnages informatiques, piratages, cheval de Troie, spams et autres joyeusetés inhérentes à notre nouveau jouet global, – je ne me souviens plus de l’intitulé exact de la conférence-debat mais en substance il s’agissait d’évaluer les risques pour le respect de la vie privée, la liberté d’expression, etc. Et aussi de découvrir les moyens de se protéger contre notre méchant BIG BROTHER – vous pouviez y croiser des informaticiens, et c’est heureux, des journalistes, des philosophes, des étudiants, des vieux, des jeunes, des punks, des chômeurs, un alcoolique, un clochard, etc. Et comme nous étions un dimanche après-midi, et que nous étions dans le foyer qui se trouve dans la cave, dans la salle au-dessus de nos têtes, des familles pouvaient assister à la projection d’un film pour enfant !

Car ce qui est remarquable et qui devrait nous inspirer dans la perspective d’un manifeste ou d’une plate-forme commune de notre réseau labo, c’est que dans ces réunions relativement pointues, chacun peut intervenir, quand il le veut, sans interrompre quiquonque évidemment. Tous sur un même pied d’égalité, malgré des niveaux de compétences bien inégales…
Et ça marche !

C’est une gageure pourtant que ces débats publics ne tournent pas en controverses musclées ou chacun veut imposer son point de vue en exprimant par des exclamations vives son mécontentement, sa rage et son dégoût envers les propos d’un intervenant… Voire que survienne le grand chambard, le grand pugilat !

Mais non, si une querelle semble s’amorcer, ou qu’un individu monopolise la parole et bien, il y a toujours quelqu’un pour dire stop, désamorcer la mèche, calmer les troupes, voire sortir l’importun qui ne pourrait recouvrer son sang froid, bon je sais que ça, c’est de l’exclusion, mais bon, il faut bien que la discussion continue, et puis ce n’est pas la première fois qu’il fait le coup… c’est un sanguin… il reviendra, va, et… il recommencera… Mais est-ce bien grave qu’on se dispute de temps en temps ?

Et c’est là où je veux en venir avec cette histoire du NOVA, la politique, une vraie politique ouverte et libre pour tous, nécessite une attention collective permanente pour que des dérives monopolistes, mégalomaniaques, de grosses fatigues aussi ou l’usure de l’habitude, etc. ne viennent pas entraver les possibilités de rencontres, de découvertes de films, etc. La liberté n’est pas un mot abstrait et encore moins un droit ou une idéologie floue mais un précepte bien concret qui exige certaines pratiques et en exclut d’autres !

Mais je ne saurais trop vous recommander d’aller visiter le site du NOVA et plus particulièrement le texte - d’une simple page - de son manifeste que je trouve exemplaire à plus d’un titre. Je vous indique ici, le lien en francais car je ne sais pas si le lien anglais fonctionne sur Firefox, mais essayez, les internautes compétents s’y retrouveront…

http://www.nova-••cinema.org/spip.php?article8290&lang=fr.

Et alors nous dans tout ça ? De Londres à Melbourne, de Zagreb à Mexico, de Cologne à Leeds, de Bruxelles à Rome en passant par Paris, Grenoble, Liège, Belgrade… Qu’est-ce qu’on veut faire avec la politique ? C’est quoi un cinéma politique, un art politique ? Comment proposer une action politique efficace sans sombrer dans la propagande ? Et puis de quelle politique parlons nous ?

Voulons-nous défendre un certain idéal démocratique et jouer dans le théâtre de nos parlements, assujettis aux puissances néo-libérales ? Sommes-nous nationalistes ? Socialistes ? Communistes ? Anarchistes ? Chrétiens ? Orthodoxes ? Animistes ? Bouddhistes ?…

Nous vivons des vies très différentes et malgré le fait que nous partageons le même medium, la même passion, nos problèmes et nos façons de les penser et de les résoudre ne sont pas pareils.

Dès lors comment rédiger un manifeste, une plate-forme commune qui nous convaincrait tous, qui nous unirait et beaucoup plus intéressant, qui pourrait nous servir de camp de base ou de moteur à propulsion pour nos productions cinématographiques et nos utopies politiques ?

Mais quel pourrait bien être ce projet politique ? Il faut faire très attention avec les idéologies et la politique ! Leur capacité à nuire n’est pas négligeable, influence, domination, elles sont mortifères avec leur fâcheuse tendance à assimiler tout, à refuser le reste et à enfermer dans un carcan de pensées en boucles, celui qui les suit à la lettre.

Plutôt que d’encourager l’éclosion d’idées nouvelles, l’émergences de pratiques inédites, elles coincent et censurent, là ou elles voudraient libérer…

Je suggère alors qu’une „bonne politique“ serait de refuser de faire de la politique, dans le sens traditionnel du terme et je vous propose de réfléchir a vos propres vies… Dans quelle société vivez-vous ? Cela vous convient-il ? Que pouvez-vous faire pour que cela change ? Observez vos façons de travailler, vos rapports aux autres, etc.

N’hésitez pas à vous autocritiquer, peut-être arriverez-vous à vous remettre en question mais ce n’est pas le plus important, essayez toujours de débusquer ce qui cloche dans vos vies et cherchez des pistes pour que cela cesse ! Ne soyez pas à l’affût de la bonne idée, du truc, mais allez-y à fond, retroussez-vous les manches et go, il est temps de vous y mettre ! De nous y mettre ! „La révolution permanente, clamait Trotski. Et bien oui, c’est exactement ça !

Ali Dosta ! Mais assez ! Avec les bonnes intentions et les consignes bancales entrons dans la vie concrète, si vous le voulez bien.

Séduit par ma première visite a Zagreb et souvent en promenade, je confesse humblement n’avoir pas eu la ténacité d’assister à toutes les réunions, tout les workshops ou toutes les projections. Ceci dit, voici en substance ce que j’ai retenu de ce que j’ai entendu et vu lors de nos rencontres Labo.

Le labo Klubvizija SC de Zagreb qui nous accueillait est hébergé dans le complexe universitaire “Studenti-Centar” qui existe depuis 1975 – ah ! Le temps béni du Maréchal Tito… – et qui est un bâtiment public chapeauté par la direction de l’université et donc soumis au contrôle et au bon vouloir des instances politiques et culturelles de celle-ci. Nos collègues de Zagreb, bénéficient également de quelques subsides (chiffres non communiqué, ou je n’ai rien capté !). Une douzaine de personnes frequentent plus ou moins régulièrement le labo, participent a des workshops, etc.

Par contre et c’est criant, il manque cruellement de matériel. J’ai entendu Martha de Leeds s’étonner : „ Mais nous en Angleterre, on trouve tout le matériel qu’on veut !“ Et bien, oui, on veut, chère Martha !

Pratique intéressante du labo de Zagreb, en ces temps d’alarme écologique, certains utilisent du café pour développer leurs pellicules. J’aimerais y retourner d’ici peu afin de m’initier à cette technique et bien entendu partager avec qui le désire cette singulière façon de procéder. Effet sépia garanti !

Je ne me fais pas une fausse opinion, je crois, si je soupçonne que cette manière de faire n’est pas prescrite par un soucis de „sauver la planète“,mais bien parce qu’on ne trouve pas facilement de la chimie pour développer les films à Zagreb ou à des prix prohibitifs…

Nous voici donc au coeur de ce que j’appelle une pratique politique concrète. Ne perdons pas contact, continuons à nous informer sur nos problèmes, nos victoires aussi, nos projets, favorisons les échanges… Et dans ce cas ci, ne serait-il pas de „bonne politique“ de trouver un moyen pour que ce matériel qui semble si facile à trouver en Angleterre puisse être réparti dans les pays qui en sont dépourvus ?

Paris et Londres ont le blues du S.D.F. Ils se sont fait virer de leur labo dernièrement, les parisiens pour des raisons de changement de propriétaire et du souci de rentabilité du nouveau et les londoniens par des restrictions financières de la politique culturelle… ça quand on vote à droite… ceci dit je dis n’importe quoi, la gauche fait si souvent pire !

A Paris, si je suis bien à jour avec mes mails, le problème semble résolu… Mais Londres a l’air un peu perdu dans son bon vieux smog (jaune anthracite comme chacun sait) et la situation paraît inextricable. Ayant vécu à Bruxelles de nombreuses années, je peux témoigner de ces gros promoteurs immobiliers d’outre-manche dont les panneaux géants fleurissent partout sur les ruines et les friches de notre fière capitale européenne et qui spéculent, spéculent…

Donc, je peux imaginer sans peine les difficultés que doivent rencontrer nos compagnons britanniques dans la recherche d’un nouvel espace et de nouvel argent frais. Hélas, je ne connais pas le fonctionnement des politiques dans la city of London et pas grand chose sur le gouvernement de sa majesty la queen ; j’ignore dans quelle situation précise se trouve ce pays actuellement, économiquement, socialement, culturellement, etc. - pas brillant, j’en ai bien peur – je ne sais donc pas comment nous pourrions les aider de manière tangible…

Par contre, je voudrais formuler quelques remarques et suggérer quelques pistes, certaines un peu farfelues peut-être… Il y a un tas de labos qui fonctionnent sans subsides, sans l’aide des pouvoirs publics et qui se débrouillent très bien, il faut s’adapter, résister ou… crever !

Mais comment faire ? squatter ? Au risque de se faire expulser manu militari après que l’on aie fini d’installer le nouveau labo ! C’est qu’ils sont vicieux les salauds ! Et qu’advient-t-il du matériel en cas d’expulsion violente ? Hum, j’en ai la chair de poule…

Débusquer un mécène comme ceux qu’on pouvait croiser dans les salons parisiens de la belle époque ?… Épouser un qatari ?… Braquer une vieille, oups ! je veux dire une banque ? Dealer de la came ? M’épouser quand je serai riche ? Mais pardonnez moi, je me laisse emporter par mon désir pour une charmante résidente londonienne,… J’ai toujours eu un faible pour les intellectuelles en colère…

Vous voyez, les solutions concrètes ne se bousculent pas au portillon. Tant nos situations sont exotiques et nos sensibilités sans doute bien différentes. Il est délicat et souvent inopportun de se mêler des affaires des autres. Je peux juste indiquer qu’à Bruxelles, nous avons souvent connu ces problèmes de locaux et récemment encore… Mais là, nous avons un contrat de résidence - pour deux ans seulement - dans une maison/galerie d’artistes où nous avons pu tant bien que mal caser nos machines, notre labo et ce, dans un espace… un peu court !

Il parait que les grecs s’amusent bien ! En tout cas, certains d’entre eux, s’octroient la liberté de développer des films dans les compartiments ou les toilettes des trains ! Acte courageux, en ces temps moroses et trop calmes ?! Quoiqu’il en soit, je ne conseille à personne de pratiquer cette excursion de laboratoire dans les wagons d’un train belge. Problèmes garantis !

Ici, je voudrais avertir ceux qu’agaceraient mon air enjoué, mon ton badin et qui ne comprendraient pas ce que vient faire l’humour - léger ou lourd, ça dépend des points de vues - dans un chapitre consacré à la très sérieuse politique, que justement, je suis persuadé que le rire est une puissante arme politique mais Spinoza dans l’Éthique l’exprime de manière si concise: „ Le désir qui naît de la joie est plus fort que le désir qui naît de la tristesse“.

Ce qui me parait primordial, pour que nous parvenions à devenir une force politique et bien sûr pour sauver notre outil, le rendre visible, viable et efficace, c’est que nous gardions contacts entre nous, que nous soyons attentifs à ne pas nous renfermer dans nos petits mondes… Trop souvent dans ce genre de rencontres, dans les colloques, les festivals, etc. on regarde, on s’émerveille, on discute, on s’enthousiasme et dans le feu de joie qui nous consume, on promet. Puis, chacun s’en retourne dans son petit caca, le ciel se plombe, les anges tombent, le temps fout le camp et peu d’actes concrets émergent finalement de tout ces pieux engagements.

D’ailleurs, laissez-moi faire amende honorable, en avouant une grosse faute personnelle. A Bruxelles, il y a quelques mois, j’ai reçu deux ou trois mails d’étrangers arrivant en ville et souhaitant visiter et peut-être s’impliquer dans notre Labo… et ces appels sont restés lettres mortes… voila exactement l’exemple à ne pas suivre si nous voulons nous unir et acquérir une certain aura politique. Quant à moi, je vous promets de lutter de toutes mes forces contre cet état de procrastination maladive !

Pour poursuivre dans la même idée, Fred Piet se propose de remettre à jour et de redonner un nouveau souffle au site des labos sur le Web,
http://www.filmlabs.org outil bien entendu indispensable si nous voulons tisser ce réseau d’échanges dont nous avons tant besoin pour nous entraider et avancer.

Néanmoins, je voudrais vous prodiguer quelques conseils pour que le site devienne plus attrayant et plus efficient : premièrement, vous rappeler qu’il est nécessaire d’allumer votre ordinateur pour accéder au site ;
deuxièmement, comprendre qu’il est indispensable de le visiter souvent et aussi d’y intervenir dans un délai le plus court possible si vous avez quelque chose à y partager ou une gueulante à y pousser…

Plus il y aura de gens qui liront et interviendront sur le site, plus celui-ci devrait devenir intéressant et productif ; plus nous créerons d’échanges et de rencontres, plus nous apprendrons des uns et des autres et plus nous nous ouvrirons ces opportunités qui devraient nous permettre de nous transformer en une force… politique.

Autre piste, l’accro à la lecture que je suis, émet le souhait de créer, dans le plus de lieux où c’est envisageable, des infothèques qui partageraient, raconteraient, expliqueraient ce qu’est notre cinéma, pourquoi et comment nous faisons ce cinéma la et pas un autre et aussi pourquoi il est important que nous existions.

Je veux bien commencer à m’y atteler, quoique je sache déjà que je manque de références et donc de compétences pour organiser ça tout seul. Ohé, il y a quelqu’un ? Ohé, vous tous ! Emilie, tu m’écoutes ?

Encore, offrons des caméras et des films aux personnes désireuses de se lancer, faisons des émules, soyons de joyeux prosélytes ; ouvrons les portes de nos labos à ceux qui rêvent de filmer, sans oublier de prendre notre pied, allons de ville en ville, de labos en labos, apprenons des autres, apprenons aux autres, enrichissons nous de notre diversité, créons un maximum de labos dans le monde aussi, encourageons, aidons toutes les démarches allant dans ce sens. Croissons et multiplions nous ! Euh, mille excuses, je n’ai pas pu m’en empêcher !

Autre proposition pour finir, mais il y en a encore sûrement plein d’autres à trouver, n’est-ce pas ? N’est-il pas urgent d’alerter nos pouvoirs publics dans chacun des pays où nous habitons ? Qu’ils sachent qui nous sommes et ce que nous faisons ; qu’ils apprennent à nous respecter et pourquoi pas – on peut rêver – à nous craindre ! Organisons le plus de projections possibles, des rencontres, des spectacles, des performances, etc. Dans le plus d’endroits jouables, dans les squats, les écoles, les universités, les bars, les salles de cinéma, les trains… Il faut leur écrire (aux politiques), leur téléphoner, les inviter, les harceler, sans oublier d’élargir notre audience bien sûr et d’y mettre un grand coup pour que la pellicule vive !


Car selon le vieil adage populaire : „Plus on est de fou, plus on rit“ et j’ajouterais, plus on rit, plus on est… gai !


„...Courageux, insoucieux, moqueurs, violents
ainsi nous veut la sagesse : elle est femme et ne peut aimer qu’un guerrier.

Vous me dites : „ La vie est dure à porter.“
Mais pourquoi auriez-vous la notion de votre fierté le matin et le soir votre soumission ?

La vie est dure à porter : Mais n’ayez donc pas l’air si douillet !
Après tout, ne sommes nous pas tous des ânes et des ânesses chargés de fardeaux, de bonnes petites bêtes de somme !“
Frederich Nietzsche in Ainsi parlait Zarathoustra 1885

Texte attaqué à Zagreb le 23 septembre 2011 et achevé le 1 novembre de la même année a Sarajevo !
Merci à toute la bande du Klubvizija SC de Zagreb qui ont organisé ces rencontres, puissent-elles faire éclore dans le temps ce qu’elles avaient semé à ce moment là, là-bas. Et bien sûr, merci a jenn… mille fois merci !

Dobra zabava !
Have fun !
Strajk